GÉOGRAPHIES

Le Tout-monde

Le monde se créolise, c’est-à-dire que les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir qui permettent de dire… que les humanités aujourd’hui sont en train d’abandonner quelque chose à quoi elles s’obstinaient depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles.

C’est pour cette raison que je pense que le terme de créolisation s’applique à la situation actuelle du monde, c’est-à-dire une situation où une totalité-terre enfin réalisée permet qu’à l’intérieur de cette totalité les éléments culturels les plus éloignés et les plus hétérogènes […] puissent être mis en relation.

 Édouard Glissant – Introduction à une poétique du divers.

La totalité-monde

J’appelle Tout-Monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la « vision » que nous en avons. La totalité-monde dans sa diversité physique et dans les représentations qu’elle nous inspire : que nous ne saurions plus chanter, dire ni travailler à souffrance à partir de notre seul lieu, sans plonger à l’imaginaire de cette totalité.

Les poètes l’ont de tout temps pressenti. Mais ils furent maudits, ceux d’Occident, de n’avoir pas en leur temps consenti à l’exclusive du lieu, quand c’était la seule forme requise. Maudits aussi, parce qu’ils sentaient bien que leur rêve du monde en préfigurait ou accompagnait la Conquête. La conjonction des histoires des peuples propose aux poètes d’aujourd’hui une façon nouvelle. La mondialité, si elle se vérifie dans les oppressions et les exploitations des faibles par les puissants, se devine aussi et se vit par les poétiques, loin de toute généralisation.

É.Glissant – Traité du Tout-Monde.

Créolisation

Les phénomènes de créolisation sont des phénomènes importants, parce qu’ils permettent de pratiquer une nouvelle dimension spirituelle des humanités. Une approche qui passe par une recomposition du paysage mental de ces humanités d’aujourd’hui. Car la créolisation suppose que les éléments culturels mis en présence doivent obligatoirement être « équivalents en valeur » pour que cette créolisation s’effectue réellement. C’est-à-dire que si dans des éléments culturels mis en relation certains sont infériorisés par rapport à d’autres, la créolisation ne se fait pas vraiment. Elle se fait mais sur un mode bâtard et sur un mode injuste.

Dans des pays de créolisation comme la Caraïbe ou le Brésil, où des éléments culturels ont été mis en présence par le mode de peuplement qu’a été la traite des Africains, les constituants culturels africains ont été couramment infériorisés. La créolisation se pratique quand même dans ces conditions-là, mais en laissant un résidu amer, incontrôlable. Et presque partout dans la Néo-Amérique il a fallu rétablir l’équilibre entre les éléments mis en présence, en premier lieu par une revalorisation de l’héritage africain, c’est ce que l’on a appelé l’indigénisme haïtien, la renaissance de Harlem et enfin la négritude – la poétique de la négritude de Damas et de Césaire qui a rencontré la théorie de la négritude de Senghor.

Édouard GLissant – Introduction à une poétique du divers.

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